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Entre le 15 Mars et le 9 Mai 2020, un confinement pour nous protéger du coronavirus…
Entre le 15 Mars 1960 et le 9 Mai 1974, un déconfinement progressif de la psychiatrie asilaire pour aller vers une psychiatrie de secteur en devenir, mais qui s’est reconfinée depuis…
Pierre Delion 9 Mai 2020

Notre confinement aura duré le temps de fêter l’anniversaire de deux dates importantes de la psychiatrie de secteur, entre le 15 mars et le 9 mai 2020. Ces dates, beaucoup l’ont oublié, sont fondatrices d’une pratique révolutionnaire de la psychiatrie du vingtième siècle.

Tout d’abord, le 15 mars 1960, la circulaire relative au programme d’organisation et d’équipement des départements en matière de lutte contre les maladies mentales, instaure une nouvelle manière d’envisager l’exercice de la psychiatrie, non plus tournée vers l’asile et ce que la deuxième guerre mondiale en avait fait, résumant ainsi cent vingt huit années d’errements, mais résolument orientée vers une psychiatrie dans la cité, et même plus précisément, avec les citoyens et leurs représentants. Ses objectifs sont de prévenir et de traiter précocement les troubles psychiques, de séparer le moins possible le malade de sa famille et de son insertion sociale ordinaire, et d’assurer une post-cure afin d’éviter les réhospitalisations inutiles. Ses moyens sont la mise en place de Dispensaires d’Hygiène Mentale dans la cité (devenus les Centres Médico-Psychologiques), l’installation de structures extra-hospitalières telles que les hôpitaux de jour, les foyers de post-cure et les ateliers protégés, et l’hospitalisation devient une possibilité parmi d’autres dans le panel des outils du secteur. Enfin, l’équipe de chaque secteur est chargée d’assurer la continuité des soins entre l’hospitalier et l’extra-hospitalier.
Il ne faut pas oublier la circulaire du 14 mars 1972, qui a vraiment permis la mise en œuvre de la sectorisation, qui précise les modalités de lutte contre les maladies mentales, l’alcoolisme et la toxicomanie, et celle du 16 mars 1972, précisant l’organisation des « intersecteurs de psychiatrie infanto-juvénile », dont Misès a été le principal inspirateur. Ce texte met l’accent sur le diagnostic et le traitement précoce, sur les modalités de cures ambulatoires ou à temps partiel qui deviennent prioritaires afin de maintenir l’enfant dans son milieu familial et scolaire dans la mesure du possible. Pour ce faire, la circulaire précise l’importance de liens avec la famille, le pédagogique et l’éducatif.
Puis la circulaire du 9 mai 1974 fixe les normes minimales des personnels et leurs missions afin de favoriser la permanence et la continuité des soins.
Il aura fallu encore vingt cinq années pour que cette révolution psychiatrique soit reconnue par la loi, notamment celle du 25 juillet 1985. Les expériences ont été nombreuses, souvent fécondes et ont instauré de véritables pratiques humaines de la psychiatrie, rendant à cette spécialité médicale toute son importance dans le monde contemporain. Malheureusement, de trop nombreux services n’ont pas joué le jeu de la sectorisation et il était devenu habituel d’entendre parler de cette doctrine de façon péjorative. Des spécialisations se sont de plus en plus orientées vers des symptômes tels que l’hyperactivité, le trouble neuro-développemental, la bipolarité, l’anxiété, le suicide, l’anorexie, l’addiction, laissant l’accueil généraliste de côté. Cela a contribué à désinvestir l’importance d’un cadre sectorisé permettant de recevoir un être humain, potentiellement porteur d’une souffrance psychique, symptomatique d’une pathologie psychiatrique, et dont la prise en charge, si nécessaire, allait se construire au fur et à mesure des rencontres entre lui et les soignants de sa constellation transférentielle. La psychiatrie est devenue une spécialité médicale comme les autres, mais sans en avoir les moyens comparables, tout le monde le reconnaît, et les nécessités épistémologiques de sa singularité ont progressivement disparu sous la doxa neuroscientifique. Les bons esprits s’accordent à dire que cette prétention est bien loin d’apporter les résultats escomptés, et qu’il y a encore un long chemin à parcourir avant de disposer de chaînes causales permettant de prescrire le seul traitement efficace et scientifiquement validé pour telle pathologie. Si bien que la psychiatrie publique est devenue trop souvent un conglomérat de marquisats hyperspécialisés de symptômes apparents. Et la psychiatrie de secteur a été progressivement ramenée à l’état de vieille lune romantique voire gauchisante.

Mais depuis longtemps déjà, les équipes de psychiatrie publique se plaignaient du désengagement de l’Etat dans les moyens alloués à ces pratiques innovantes, et la psychiatrie, après ce sursaut salvateur de la mise en place des secteurs, reste cette branche abandonnée de la médecine et des tutelles.
Ces dernières années, nous avons même vu le nombre de services libres, fermés à clé, et celui des contentions, s’accroître, tandis que les équipes de secteur étaient priées de se soumettre à des techniques manageriales aussi imbéciles que nocives pour le développement de soins dignes de ce nom. Les restrictions budgétaires alliées à ces formes d’organisations du travail issues de l’industrie et de ses modèles de hiérarchies dictatoriales ont facilité la perte de sens du travail pour la plupart des soignants et entraîné un découragement accéléré dans les métiers de la psychiatrie publique. « La casse du siècle » (Juven, Pierru, Vincent) visant l’hôpital en général est venue couronner la casse de la psychiatrie publique par des projets de privatisation obscènes, qui ont vu le jour lors des trois derniers mandats présidentiels. Les alertes lancées par les soignants n’ont pas été entendues par les pouvoirs publics et les ARS, sauf exceptions, se sont montrées à la hauteur de la mission qui leur avait été confiée par les promoteurs de la loi HPST : faire fonctionner un hôpital au plus bas coût sans être « emmerdé par les médecins ». Pour arranger cette situation catastrophique, des lobbies puissants, proches du pouvoir, ont commencé à distiller des menées disqualifiantes sur les pratiques inspirées de la psychopathologie transférentielle, prônant les méthodes « validées scientifiquement » et s’appuyant sur les seules neurosciences, excluant toute autre approche des prises en charge des pathologies psychiatriques. Cela a contribué à ruiner la confiance de trop nombreux patients et de leurs familles dans les soignants, pourtant très engagés malgré les manques énormes de moyens humains et matériels.

Bref, la psychiatrie publique actuelle est dans le coma, elle a absolument besoin d’être réanimée par des interventions roboratives qui pourraient lui redonner sens et efficacité.

Ce n’est pas en opposant les clans des neuroscientifiques contre les psychopathologues transférentiels que la psychiatrie va trouver la voie de sa réanimation.
Ce n’est pas en opposant les parents des enfants autistes aux soignants formés de façon plurielle que la pédopsychiatrie va retrouver la force d’accueillir et de soigner tous les enfants et adolescents qui en ont besoin.
Ce n’est pas en opposant la psychiatrie avec le reste de la médecine que la santé des citoyens, petits et grands va s’en trouver améliorée.
Non, cette crise nous montre à l’envi que comme pour toutes les autres branches de la médecine, la psychiatrie doit être pensée et organisée par les soignants qui la pratiquent, psychiatres, psychologues, infirmiers, éducateurs, secrétaires, instituteurs spécialisés, psychomotriciens, orthophonistes, assistants sociaux en lien avec des administratifs qui les aident à résoudre les problèmes qui les concernent directement.

Nous ne voulons plus de ces managers vengeurs qui règlent leurs comptes en influençant une ARS pour parvenir à supprimer les CMPP de toute une région pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les projets affichés.
Nous ne voulons plus de diktats d’une soi-disant Haute Autorité de Santé (il faut oser se prétendre telle) qui règlemente les soins à partir des opinions de lobbies orientés dans une seule direction.
Nous ne voulons plus de ces critiques permanentes portant sur nos organisations de soins pensées en fonction des personnes accueillies et non en vertu du budget octroyé parcimonieusement par des comptables aussi zélés qu’ignorants des tenants et des aboutissants du soin en psychiatrie.
Nous ne voulons plus de ces leçons de morale ridicules portant sur les formations des soignants et se permettant de désigner des listes noires de formations estampillées.

L’éthique et les pratiques des soignants en temps de crise a montré que les considérations antérieures qui avaient ruiné l’exercice de la médecine publique, et notamment de la psychiatrie, sont désormais inacceptables en l’état. Il va falloir procéder à des réformes profondes en rupture avec tout ce que ce néo-libéralisme a de détestable, parce qu’il se fiche de l’humain et poursuit le seul but du profit pour quelques uns. Il est temps de prendre date pour de tels changements, car nous ne saurions supporter le retour de ce qui a conduit à ce traumatisme sociétal mondial.

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